Underground Forum: L’esprit des Métropoles.

L’esprit des Métropoles.

Text: Leopold LUCAS

Photo: Sop Rodchenvko

« Pauvre femme seule, abandonnée, dans ce désert peuplé que l'on appelle Paris ». Mais nous ne sommes pas dans La Traviata de Verdi et nous ne savons pas qui est cette femme, pas plus que nous savons qui est cette foule. Cela n’est à vrai dire pas réellement important : car au-delà de la poésie de ce regard croisé, le négatif de cette photographie ne révèle rien d’autre que l’illustration d’une théorie de l’urbanité métropolitaine.

L’histoire racontée par ce cliché, c’est tout d’abord celle d’une rencontre fugace, éphémère et aléatoire : c’est l’expression la plus totale de la serendipity – mot traduisant la possibilité de l’imprévu – qui se voit condensée dans cet instané. Trouver l’inattendu : voilà quelque chose que seule une Métropole peut offrir. Une grande ville c’est non seulement la totalité des probables mais aussi l’ensemble des impossibles. La condition nécessaire qui autorise la réalisation de ce « mode aléatoire » ressort distinctement de cette image: il s’agit du couplage densité/diversité des réalités sociétales, critère élémentaire dégagé par Louis Wirth dans son fameux article urbanism as way of life pour apprécier le caractère urbain d’un lieu. Et qui en fait toute sa richesse. Cette densité et cette diversité se trouve représenté ici par la foule, là encore caractéristique essentiellement métropolitaine : il n’y a que dans les très grandes villes que l’on peut faire l’expérience quotidienne d’une aussi forte concentration d’individus. Du personnage conceptuel de l’étranger de Georg Simmel à celui du flâneur de Walter Benjamin, toutes les figures idéales-typiques des grands classiques de la sociologie urbaine sont ici implicitement (re)présentées. Pour autant, il faut savoir-être au sein de cette foule : c’est une manière spécifique de faire-avec-de-l’espace, avec une exigence permanente d’ajustement aux autres, aux aménagements, aux objets, etc. Cette foule d’inconnus, cette assemblée d’anonymes, est rendue possible par ce qu’on appelle l’espace public, c’est-à-dire l’espace accessible à tous, l’espace qui peut être visité par chacun comme disait Kant, ou chacun peut, par sa seule présence, s’exprimer, tout du moins exister, ou chaque acte, chaque posture peut-être une revendication. Et en même temps, l’individu se voit, au cœur de cet espace public, plongé dans l’anonymat : c’est la civil inattention dont parle Isaac Joseph. C’est précisément cette superficialité des contacts qui permet de faire tenir ensemble les individus, qui permet de faire société (selon la dichotomie dégagée par Ferdinand Tonnies, par rapport à la communauté), qui rend possible la coprésence d’étrangers : habiter, c’est toujours en ce sens co-habiter. Personne ne vous remarque en ville, sauf le temps d’un échange furtif, d’un regard croisé. Personne ne se soucie des autres non plus, pour le meilleur comme pour le pire…

C’est pourtant dans ce type de lieu où l’on fait le plus avec le Monde : confrontation à l’alérité, à l’autre, aux autres, et donc aussi à soi, si l’on suit Ricoeur. Ce n’est plus urbi et orbi selon la formule consacrée des Romains, mais la global city, expression proposée par Saskia Sassen pour signifier que les principales métropoles sont un concentré du monde, en sont les centres de décision. L’affiche en constitue un indice, élémentaire: si nous sommes apparemment dans une grande ville anglophone, c’est pourtant bien de Mexico dont il est question. On retrouve ici l’hybridation des cultures, des pratiques, propre au monde contemporain et qui donne sa pleine mesure au terme cosmopolitique. On se dit alors qu’Hegel n’avait peut-être pas tellement tort lorsqu’il disait que « seule la ville moderne offre à l'esprit le terrain où il peut prendre conscience de lui même »…

Leopold LUCAS

Dr. in geography and currently Visiting Research Fellow at UCL

His research focus on the use of the spatial dimension of the society by individuals, or in other words, to understand how individuals make-do-with-space in our contemporary world.

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